Guerre en Ukraine : l’Europe face au spectre d’un conflit durable

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« L’Ukraine doit recevoir tout le matériel militaire dont elle a besoin pour défendre son territoire », avait martelé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, début janvier 2023, dans une déclaration commune avec le chef de l’Otan qui devait lancer la nouvelle année. Près d’un an plus tard, les interrogations se multiplient quant à la capacité des Vingt-Sept à soutenir Kiev dans la durée. En dépit d’un accord historique sur l’ouverture de négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’UE, le 14 décembre, les Européens n’ont pas réussi – pour l’instant – à s’entendre sur une nouvelle aide de 50 milliards d’euros. En cause : le veto du dirigeant nationaliste hongrois Viktor Orban, relais de Poutine en Europe.

Tout aussi préoccupant, les Européens « n’atteindront pas », malgré leur promesse, leur objectif de livrer 1 million d’obus à Kiev entre mars 2023 et mars 2024, a confirmé Berlin à la mi-novembre. Jusqu’alors, 30 % seulement des précieuses munitions – indispensables pour l’artillerie ukrainienne – auraient été acheminées. A l’heure où Moscou redouble d’efforts pour grignoter les territoires de son voisin après l’échec de la contre-offensive de Kiev, ces retards ne sont pas sans conséquence sur le front et la capacité des Ukrainiens à faire face.

L’Europe « continue de sous-investir » dans sa défense

Ils s’expliquent avant tout par une inadéquation de l’appareil industriel européen. « Après des décennies de sous-investissement, les capacités de production de l’industrie de défense européenne sont très inférieures aux objectifs qui ont été fixés, confirme Marc Chassillan, ingénieur militaire et consultant spécialisé défense. Ces trois dernières décennies, les usines ont adapté leurs capacités de production aux besoins des armées européennes, qui sont essentiellement devenues des armées de temps de paix. » A l’issue de la guerre froide, les forces du Vieux Continent ont vu leurs budgets militaires fondre et leurs missions s’orienter davantage vers des opérations de contre-insurrection (en Afghanistan, par exemple), peu consommatrices en matériel comme en munitions.

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En 2022, le groupe français Nexter était capable de produire 60 000 obus par an, soit un peu plus d’une semaine de combat au rythme où ils sont consommés par les forces ukrainiennes. Face à ces besoins accrus, les industriels européens tentent aujourd’hui de se mettre au diapason. Nexter prévoit ainsi d’augmenter sa production de 50 % en 2024 et de la doubler en 2025 (par rapport à 2022). En Allemagne, le groupe Rheinmetall a, lui, annoncé début décembre son intention d’atteindre une capacité annuelle de 700 000 unités l’an prochain, contre 450 000 l’été dernier. « A l’échelle du continent européen, il faudrait multiplier la production par 4 ou 5, glisse Marc Chassillan. Cela suppose nécessairement de construire de nouvelles usines, ou d’agrandir celles que l’on a déjà. »

Un canon Caesar sur le site de Nexter, le 4 juillet 2023 à Roanne

Un canon Caesar sur le site de Nexter, le 4 juillet 2023, à Roanne (Loire).

© / afp.com/OLIVIER CHASSIGNOLE

Problème, le coût non négligeable d’une telle montée en puissance. « C’est un investissement énorme, et nous ne pouvons pas le faire seuls », soulevait, le 30 novembre dernier à Bruxelles, Micael Johansson, PDG du groupe aéronautique suédois Saab. Malgré la guerre en Ukraine, l’Europe « continue de sous-investir [dans sa défense,] ce qui empêche l’écosystème industriel d’augmenter sa production pour répondre à la demande croissante », alertait aussi dans une tribune, publiée un mois plus tôt, la direction de l’Association des industries aérospatiales et de défense de l’Europe, qui représente des leaders du secteur comme Rheinmetall, KNDS ou Naval Group.

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Résultat, selon une récente étude du Kiel Institute, les promesses d’aide à l’Ukraine ont atteint leur plus bas niveau entre août et octobre 2023, en chute de 87 % par rapport à la même période un an plus tôt. « Le fond du baril est désormais visible », résumait à l’automne l’amiral Rob Bauer, le plus haut officier militaire de l’Otan, appelant les Européens à « accélérer le tempo ».

« Les Russes sont entrés dans une logique d’économie de guerre »

« Il n’y a pas de consensus politique aujourd’hui en Europe pour une victoire de l’Ukraine : le seul consensus est d’éviter qu’elle perde, tranche François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la Recherche stratégique. Si nous voulions gagner, il faudrait passer réellement en économie de guerre. » Un objectif pourtant affiché par Emmanuel Macron, dès juin 2022, lors de son discours au Salon de l’armement Eurosatory de Villepinte (Seine-Saint-Denis)…

Paradoxalement, alors qu’ils en auraient besoin pour développer leurs capacités, les industriels européens sont, en outre, loin d’être les premiers bénéficiaires de l’augmentation des budgets de défense sur le Vieux Continent. Depuis le début de la guerre en Ukraine, 78 % des commandes ont été passées auprès d’acteurs non européens, dont 63 % rien qu’aux Etats-Unis, selon une étude publiée en septembre par l’Institut de relations internationales et stratégiques.

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Loin des tergiversations européennes, les usines russes tournent, elles, à plein régime pour couvrir les besoins de l’armée. Avec 109 milliards de dollars prévus en 2024, soit 6 % du PIB russe, les dépenses militaires devraient représenter près du tiers du budget de l’Etat. « Les Russes sont entrés dans une logique d’économie de guerre, résume Camille Grand, ex-secrétaire général adjoint de l’Otan, aujourd’hui chercheur au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR). Et les efforts qu’ils mobilisent pour accroître leurs capacités de production s’inscrivent clairement dans la durée. »

L'ancien dirigeant russe Dmitri Medvedev, allié du président Poutine et aujourd'hui vice-président du conseil de sécurité du pays, visite Uralvagonzavod, la principale usine de chars de Russie dans l'Oural, à Nijni Taguil, le 24 octobre 2022

L’ancien dirigeant russe Dmitri Medvedev, allié du président Poutine et aujourd’hui vice-président du Conseil de sécurité de Russie, visite Uralvagonzavod, la principale usine de chars du pays, dans l’Oural, à Nijni Taguil, le 24 octobre 2022.

© / AFP

A Kazan, Irkoutsk ou Iekaterinbourg, plusieurs fabricants russes d’avions militaires, d’hélicoptères de combat, de drones et de munitions guidées ont agrandi leurs installations, selon des images satellitaires analysées fin octobre par le média ukrainien Skhemy/RFE/RL. En parallèle, la Corée du Nord aurait livré plus de 1 million d’obus à Moscou ces derniers mois, d’après les services de renseignement sud-coréens. En dépit de ses très nombreuses pertes – 315 000 hommes, selon Washington –, le chef du Kremlin ne donne aucun signe de vouloir mettre en pause son effort de guerre. « Si Poutine gagne en Ukraine, il y a un risque réel que son agression ne s’arrête pas là, a mis en garde le 14 décembre à Bruxelles le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg. Notre soutien n’est pas de la charité, c’est un investissement dans notre sécurité. »

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De cinq à sept ans pour se préparer

« L’idée selon laquelle le défi stratégique posé par la Russie va disparaître après ce conflit est complètement fausse, abonde Camille Grand, de l’ECFR. Si l’on ne veut pas être des somnambules dans le monde actuel, il paraît souhaitable de faire dès aujourd’hui cet effort d’investissement dans un outil de défense européen, pour être capable de se défendre nous-mêmes en cas de besoin. » Car, parallèlement, grandissent aussi les craintes autour de la pérennité du soutien américain, dans le contexte de la guerre entre Israël et le Hamas au Moyen-Orient, et à l’approche d’une présidentielle américaine, en 2024, qui pourrait voir le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le Congrès américain bute d’ores et déjà sur le vote d’une enveloppe supplémentaire de 60 milliards de dollars pour l’Ukraine, en raison des réticences du camp républicain.

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La seconde moitié de la décennie pourrait réserver de sérieux défis sécuritaires aux Européens. « Dans l’éventualité d’une confrontation militaire avec la Chine au milieu ou à la fin des années 2020, la Russie sera fortement incitée à saisir une occasion unique de briser l’Otan, au moment où les Etats-Unis ne pourront pas renforcer l’Europe de manière efficace, pointe Justin Bronk, chercheur au Royal United Services Institute, dans une récente note. D’ici à 2026-2028, l’industrie russe aura produit à plein régime pendant des années, ce qui lui permettra de reconstituer des forces encore plus aguerries. » D’autant qu’à l’inverse de son armée de terre, largement mise à mal par la guerre en Ukraine, les forces aériennes russes ont jusqu’alors été peu entamées.

Dans une étude publiée début novembre, le Conseil allemand des relations extérieures (DGAP) a estimé à entre « six et dix ans » l’intervalle dont aurait besoin la Russie pour reconstituer ses forces armées en cas d’arrêt ou de pause des combats en Ukraine. « Dans ce délai, l’Allemagne et l’Otan doivent permettre à leurs forces armées d’être en mesure de dissuader la Russie et, si nécessaire, de la combattre. Ce n’est qu’à cette condition qu’elles seront en mesure de réduire le risque d’une nouvelle guerre en Europe », y détaillent leurs auteurs. Lors d’un sommet des pays du groupe de Visegrad, à Prague le 22 novembre, le président tchèque, Petr Pavel, a, lui, estimé ce même délai à entre cinq et sept ans. Plus que jamais pour les Européens, le temps presse.

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